mardi 3 mars 2009

Premier Post

Voilà bientôt cinq jours que je suis arrivée à Ouagadougou, Burkina-Faso.
Je suis ici pour mener une étude en anthropologie de la santé dirigée par Alice, ma très chère. Il s’agit d’un projet de recherche porté par l’OMS et l’IRD (Institut de Recherche sur le Développement), sur le conseil-dépistage du VIH/Sida. Les premiers jours ont été douloureux, questionneux. Travailler pour l’OMS ? Pour le Développement ? Moi qui n’y croit tellement pas ? Étudier le VIH, cette maladie qui me terrifie, m’inscrire dans ce gros business humanitario-sanitaire que je conspue ?? Être ici, en Afrique, alors que je rêve du Grand Nord ?
La vie est drôle. L’existentialisme, c’est bon, mais ça n’est pas toujours réaliste, ou alors cela voudrait dire que l’on exerce un contrôle sans faille sur nos vies. Et comme dirait Clarissa, plus on contrôle la vie, moins il y a de vie à contrôler. Les trois premiers jours ici j’ai passé un certain temps à me rebiffer, à rejeter, à ne pas aimer. Loin de chez moi, loin de vous, pleine de mes doutes et sans lui- vous aviez compris sans doute, sans nouvelle de moi depuis des semaines, des mois, que j’étais en pleine dévoration ? Dévorée, dévorante, je l’aime tant, et lui m’aime-t-il ? Bon, vous me connaissez.
Je suis arrivée lundi soir à la nuit, sortie de l’avion pleine de détermination désespérée. Une foule grouillante à la sortie de l’aéroport, des vendeurs de tout, des rabatteurs d’hôtel, des taximen, et une sécheresse pétrolée. Je n’ai pas vu qu’on m’attendait, j’ai traversé toute ce monde et me suis engouffrée dans un taxi. Vous savez mon goût du tragique.
Un peu plus tard, derrière une table branlante recouverte d’une toile cirée, ma première bière locale en regardant les allées et venues sur le goudron que le maquis bordait. Ici il y a les « goudrons », routes bitumées, et les « 6 mètres », chemins de terre. Il y a peu de voitures, beaucoup de deux roues, que j’expérimente pour l‘instant en passagère, avec grand bonheur et mal aux fesses, pour sillonner la ville, qui est bien belle. J’attends pour bientôt une « Yamaha dame », petite mobylette orange et blanche qui devrait me permettre de plonger dans la ville, seule aux commandes !
Cette première nuit j’ai dormi à l’IRD, institut qui héberge de nombreux laboratoires de recherche, toute une faune mouvante et bigarrée, et loue des chambres « de passage ».
Le projet dans lequel je m’inscris a déjà démarré depuis un moment, mon travail doit apporter une pierre à un édifice que je ne visualise pas encore bien. En tous cas je suis confiante en ma capacité d’apporter une pierre originale à ce monument, et je crois bien que c’est la raison pour laquelle Alice m’a demandé de venir. Je m’intéresse à la religion. Ici tout le monde est croyant, et il y a toutes sortes de religions émergentes. La valeur individualiste, contrairement à ce que l’on pense parfois, pénètre allègrement en Afrique, et cela est visible, par exemple, dans le phénomène de conversion : beaucoup de gens changent de religion parce que celle de leurs parents ne leur plait plus, donc dans leur intérêt personnel. Les Églises issues du protestantisme ont le vent en poupe, et l’Islam est considéré comme trop contraignant, avec ses cinq prières quotidiennes et ses sept piliers de la foi.
Dans la maison des Ouedraogo, il y a des gravures de Christ et des chapelets sur tous les murs. Les femmes vont à la messe tous les matins. Par ailleurs Odette, une partenaire du projet qui travaille au niveau des associations et dont le bureau est voisin du mien, m’a dit que la plupart des gens, après avoir pris connaissance de leur statut séropositif, se confient à un religieux qui doit, selon toute logique, avoir un rôle important dans la « gestion » de la maladie, dans le sens qu’on lui donne.
Ca fait déjà deux « indices », deux faits plutôt visibles, inévitables, et malgré cela, personne ne travaille sur la religion. Hier j’ai vu Philippe, un chercheur de la MMSH en visite à Ouaga. Quand j’ai commencé à dire « la religion est importante dans le quotidien des gens » il s’est esclaffé « ah oui c’est bien vrai, trop, même ! ». Cette réaction, très commune chez les scientifiques, me pose gros problème, parce que pour moi c’est une attitude de mépris de celui qui croit savoir face à celui qu’il considère comme ignorant. C’est problématique dans la relation humaine, mais aussi au niveau scientifique, puisque c’est passer à côté d’un énorme pan de compréhension de la société et de son rapport à la maladie, à la vie et à la mort, ce qui justement nous intéresse. Ce sentiment est confirmé par la réaction des chercheurs Burkinabé à qui je parle de mon projet de recherche : je vois leur visage s’épanouir, soulagé et confiant. N’étant pas médecin, n’ayant pas la prétention prosélyte de modifier les comportements des gens pour qu’ils aillent se faire dépister- ce qui est le cas de beaucoup de chercheurs qui décrient le prosélytisme religieux- j’ai bien l’intention de persévérer dans cette voie.
J’ai toujours tendance (enfin, bien moins maintenant) à esquiver le fait que je bosse pour un projet de recherche sur le VIH. C’est un point qu’Alice m’a fait soulever, et ouvrir les placards qu’on garde soigneusement verrouillés est toujours douloureux. J’ai pleuré ! Pour moi, le VIH est un peu l’histoire de la domination des hommes sur les femmes, l’histoire de l’impuissance des femmes face au sexe masculin. La victime étant accusée, ici comme dans beaucoup d’endroits les femmes sont considérées comme des « nids à maladies ». Je suis fascinée par ces légendes, ces images et les représentations dans le réel de ce gouffre humide et sombre, qui enfante et qui tue, qui aspire et qui mord (Cf L’allaitement paternel, Pauline Huet, 2008, ☺) La coercition dont les femmes sont victimes partout sur le globe est une réalité terrifiante que je me coltine depuis longtemps, et que je porte en moi. Je ne voulais pas, je ne voulais pas ! mais je vais me retrouver face à des femmes infectées et chassées, trahies, humiliées. Et pourtant. Des femmes belles, grandes et fortes, des femmes bien vivantes. Comment font elles ?
« Les femmes luttent », dit Dorothée.
Hier on est sortit danser. Il faut écouter la musique africaine, ce qu’ils chantent. On coupe et on décale sur des paroles terribles. Les morceaux parlent de répudiation, d’enfants abandonnés, de la Galère, de la misère, de la maladie et de la mort. Pour moi, cette musique est vraiment à l’image de la réalité africaine et d’un certain état d’esprit. La vie est dure, on est « à ressources limitées » (ou comment les individus s’approprient les catégories inventées par les institutions internationales) mais on ne se laisse pas abattre, surtout pas, justement ! On rit, on danse, et on se lève tôt ! À 5h, dès que le soleil point, parce que si on reste couché on meurt. Et on se couche tard. On boit la vie jusqu’à la lie.
La journée commence un balai à la main. Tous les matins, on apaise la poussière, on nettoie la nuit. Les matins sont magnifiques, le soleil qui se lève sur la ville est un espoir, une renaissance. Le matin enfante le Monde, le matin la vie commence. Tous les matins.
Ca je l’ai appris chez les Ouedraogo, il est temps maintenant que je vous parle d’eux. Je ne pouvais pas rester plus d’une nuit à la case de passage de l’IRD, et je ne voulais pas aller à la « maison des stagiaires », que je trouvais trop chère, et puis, comment dire… Pas assez typique, quoi.
J’ai téléphoné à Évadriss, un ami de Sabrina, Marion, Ange. Il est arrivé, avec Gaston et Séni, dans l’après-midi. Ils se tenaient par la main, ils étaient beaux comme les trois mousquetaires, je les ai aimés tout de suite, on a bien discuté, on a ri. On a décidé que j’irai vivre chez Éva, qui loge avec sa famille dans une cour, au secteur 20 de Ouaga, c’est à dire à perpète. Le soir même on est partit. Les Ouedraogo vivent dans cette cour depuis quarante ans. Le grand-père est mort l’année dernière, depuis c’est Éva le chef de famille. Y vivent la veuve, une autre vieille, deux enfants issus des premières femmes répudiées ou mortes de Désiré, le frère d’Éva, qui déclare ne pas pouvoir faire autrement que faire souffrir ses femmes, et qu’il ne sait pas s’occuper des enfants. Donc on a deux gamins au regard plutôt triste, errant. Léon, le petit frère de 17 ans, a une super coupe, les cheveux bien lustrés, il partage son temps entre le lycée, le basket et les amis. La femme de Désiré fait la gueule et on la voit rarement sortir de sa chambre. Désiré rentre tard du travail, on ne le voit pas beaucoup non plus. Les vieilles fabriquent des paniers, font sécher des arachides qu’elles vendent au marché. Éva et Dorothée, sa femme, sont boutiquiers au grand marché de Ouaga, ils vendent des pièces d’automobile. Leur fille, Lorrène, ressemble à une petite vieille, tant elle est belle et pleine d’esprit. Elle a deux ans.
Je dirais que tout ce monde cohabite plus qu’il ne vit ensemble ; par exemple, on mange séparément. Moi-même, j’ai été accueillie par Éva et sa femme. Ils m’ont donné une des chambres de la cour, dans laquelle ils ont installé un matelas. Une cour dans un quartier, c‘est des chambres en pisé et aux toits de tôle collées les unes aux autres, en carré. La cour au centre comprend généralement un espace pour faire du feu et la cuisine, là bas il y a deux manguiers qui donneront des fruits mûrs dans un mois, un enclos pour deux biquettes qu’Éva élève « pour le plaisir. Parce que les animaux, c’est beau », un espace de bain carrelé joliement et des toilettes- un trou dans le sol, situées juste avant la sortie, ou l’entrée selon comme on se place dans l’espace, bien sûr.
Éva et Dorothée sont pour moi une source d’émerveillement. On dit des Burkinabé qu’ils sont « gentils ». C’est assez incroyable pour nous je crois, ce dévouement, cette disponibilité à l’autre, cette générosité.
« Mais pourquoi êtes-vous si gentils ? » « Parce que ! parce que seules les montagnes ne se rencontrent jamais, parce qu’un jour toi, ton frère, ton père, ton mari, ton ami, m’aideront à leur tour ». Vraiment ? Je ne suis pas sûre de ça. Je lui raconte comme nous accueillons les étrangers, il ne me croit pas.
Rapport dissymétrique Noir/Blanc, à la fascination qu’on inspire ici répond le rejet là-bas. Beaucoup de gens ici rêvent d’Europe, ceux qui ont réussi à s’arracher font figure d’icône. Éva écoute successivement Tiken Jah et « Là-bas » de Goldman, ce qui me semble complètement contradictoire. Les blancs sont toujours des colons, c’est évident à chaque moment, mais ce mouvement qui consiste à vouloir ressembler au dominant est bien actif. Qui a écrit un ouvrage génial là-dessus ? Memmi ? Portrait du colonisateur, portrait du colonisé ? Ce rapport là est difficile, les premiers jours il m’a même complètement paralysée, j’avais oublié ça. Pas étonnant, c’est tellement gênant (Écouter « Toubabou » de Tiken, i.e.). À chaque pas quelqu’un te propose, qui des bijoux, une boîte à bijoux, des CD, une carte téléphonique, des oranges, qui a besoin de rentrer à Sikasso, qui a sa mère à l’hôpital. D’un coup c’est comme si la misère du Monde m’était tombée sur les épaules, désemparée comme j’étais, je me sentais complètement déplacée, impuissante et agacée.
J’ai déjà remarqué, vous aussi peut être, combien notre langue est riche, ou beaucoup de langues sont pauvres, en mots d’excuse. La culpabilité de notre peuple résonne fort en moi. Mais… Ce- n’est- pas- ma- faute.
Je suis restée chez les Ouedraogo trois nuits. Jeudi soir je commençais à ne plus me sentir trop bien, à répondre- insolente ! à Éva qui a endossé avec grand bonheur le rôle de mon deuxième père, à ressentir les tensions existantes entre les différents habitants de la cour. Vendredi midi j’étais épuisée, j’ai demandé la clef d’une des chambres de la « maison des stagiaires ». En culotte, allongée sur un vrai lit sous un ventilo, je me suis rendue compte, à mesure que mon esprit se libérait, d’à quel point il était auparavant encombré. Vivre dans une cour, c’est vivre en permanence sous le regard d’autrui, d’un Autre étranger qui te considère aussi comme telle, c’est vivre sous le feu d’une curiosité permanente. C’est, en échange de l’aile large et rassurante que déploie la famille au-dessus de ton existence, consentir à aliéner ton rythme propre, ton individualité, ta solitude. Arrivée de France déjà bien commotionnée, pleine de lui et de son Monde, de cet Autre chez qui j’ai vécu ces derniers mois, je me suis retrouvée d’un coup pleine d’Eux tous et vide de moi, débordée, dépassée, sans plus aucun espace mental où me réfugier.
La décision a été prise, et rapidement ! J’ai pris quelques affaires chez les Ouedraogo et je suis arrivée à la maison des stagiaires hier à la nuit, accueillie par le gardien… Une belle figure, fraiche et ronde, une joie franche et entière… Il s’appelle Adama, ça m’a fait rire ! Je l’ai pris d’office comme mon ami et je me suis sentie le cœur tout plein. Il m’a aidée à installer mon lit, ma moustiquaire, il avait l’air content d’avoir un peu de compagnie, parce que pour l’instant la maison est vide.
En faisant ça, il me semble que j’assume ma « Nassarattitude » (les Nassara, c’est les blancs). J’ai besoin de solitude, parfois, d’une lumière à mon chevet le soir, pour lire Histoire de ma vie- Merci, Sab, Noé, Enrico ! Je suis tellement heureuse de l’avoir avec moi- d’une table où poser mon ordinateur, pour travailler, et de n’être disponible pour personne.
À côté il y a un hôtel avec une piscine… J’y vais.

Samedi 28 février, 13h.